Ne pas posséder, accompagner
Une galerie ne s'invente pas seulement dans le choix des artistes qu'elle représente. Elle s'invente surtout dans ce qu'elle accepte de leur laisser comme liberté. C'est sur ce point, plus que sur tout autre, que se joue la différence entre les manières d'exercer ce métier.
« Je me refuse à prendre l'artiste comme une marchandise. »
Quand un artiste s'engage avec moi, ce n'est pas un contrat qui le lie, c'est une relation. Une poignée de main, un accord de confiance — c'est généralement comme cela que tout démarre. Je m'engage à monter une exposition pensée ensemble, à le représenter au mieux dans le temps long, à conserver un stock après l'exposition pour pouvoir continuer à le présenter. Lui s'engage à un investissement réel sur le projet, à des œuvres exclusives, à une envie partagée de bien faire. Et ce qui n'est pas dit, mais qui compte autant : le droit de partir si une opportunité plus grande se présente ailleurs.
Cette dernière clause, qui n'en est pas une, fait toute la différence. Trop souvent, dans ce milieu, des galeries privilégient leur exclusivité au point de freiner le développement d'un artiste. Le résultat est presque toujours le même : l'artiste finit par partir, sans qu'aucune relation de confiance ne survive au passage. Je préfère l'inverse — un cadre souple, des règles fluides, une discussion à chaque tournant.
Choisir, c'est d'abord ressentir
Avant que la question de l'accompagnement se pose, encore faut-il qu'un artiste retienne mon attention. Et là, ma méthode tient en un mot : être touché.
Quand je regarde un travail, je cherche d'abord ce qui me parle — l'univers, la matière, le geste, le sujet. Si je ne ressens rien à titre privé, je ne serai pas le bon galeriste pour cet artiste, même si son travail est techniquement abouti. C'est seulement après ce premier contact que je creuse : la démarche, le parcours, la cohérence de l'évolution dans le temps. L'instinct ouvre, l'analyse confirme.
La découverte elle-même passe par plusieurs canaux. Les réseaux sociaux, et Instagram en particulier, sont devenus un terrain de recherche permanent — articles de presse, foires, expositions, on suit de fil en aiguille. Mais il ne faut pas s'y limiter. Le voyage compte autant. C'est ainsi qu'à Marrakech, CEET m'a invité au Jardin Rouge, où j'ai rencontré quelques artistes que je n'aurais pas découverts depuis Genève. La recommandation peut même venir de chemins inattendus : c'est ma compagne qui m'a fait découvrir le travail de Riz Riz Rizz, à son retour d'un voyage à Bali. Elle m'a montré quelques images, et l'univers de l'artiste m'a immédiatement parlé. C'est aussi cela qu'on apprend avec le temps — un regard curieux, d'où qu'il vienne, peut enrichir une programmation. Les recommandations entre artistes complètent ce tissu : quand quelqu'un avec qui j'ai déjà travaillé me présente un confrère, il y a déjà un cadre de confiance préalable qui change tout.
Au-delà du goût personnel, il y a un autre filtre dans la programmation de JAGAL : présenter ici des artistes qui ont une carrière construite ailleurs en Europe ou dans le monde, mais qu'on n'a pas ou peu vus à Genève. C'est ainsi que j'ai récemment présenté Hugues Simon, dont l'univers végétal et la matière particulière m'ont touché dès le premier regard. Je pense aussi à Maurice Mboa, dont je trouve le travail particulièrement juste, ou à Hadrien Dussoix, actif dans les institutions locales. C'est cela qui justifie une exposition : une vraie nouveauté, dans un lieu où le public n'aurait pas eu l'occasion de la rencontrer autrement.
Dire non sans rejeter
Je dis non plus souvent qu'avant. Mais ce non a changé de nature avec le temps.
« Ce n'est pas un non critique. C'est un non en disant : ça ne correspond pas à ce que je veux présenter. »
La distinction est essentielle. Je peux trouver qu'un artiste fait de très belles choses et juger en même temps que son univers ne se raccorde pas avec ce que je présente — des visuels déjà vus ailleurs, des techniques très exploitées, pas assez d'accroche pour moi avec le travail. Ce n'est pas un jugement, c'est une question de cohérence. Et ce constat, je le dis, parce que je crois qu'un artiste a le droit de savoir où il en est plutôt que de recevoir un silence.
Le cas des artistes très jeunes appelle une autre forme de non. Quand le travail est intéressant mais que la maturité n'est pas là, mon retour est plutôt un conseil : structurer la production, gagner en discipline, soigner les supports — y compris l'objet matériel, la toile, l'encadrement. Une œuvre destinée à être présentée doit pouvoir se tenir techniquement, autant qu'artistiquement.
Le pas de côté qui fait la différence
Revenons à la posture, parce que c'est là que tout se joue. Quand un artiste que je représente m'annonce qu'il a reçu une proposition intéressante ailleurs, je l'écoute. Je peux même donner mon avis sur ce qu'il aurait à gagner ou à perdre. Ce n'est pas un contrat à casser, c'est une relation à honorer.
« J'ai mis ma pierre à l'édifice. Tu peux t'envoler. »
C'est ce qui me permet, par exemple, de retravailler aujourd'hui avec Ruben Sanchez. On s'était perdus de vue un temps ; quand l'occasion d'un nouveau projet s'est présentée, le contact a repris immédiatement, sans ambiguïté ni distance. Cette continuité, c'est ce qui se construit quand on n'enferme pas.
Cette posture me revient aussi, indirectement. Auprès des autres artistes, qui se passent le mot. Auprès de leurs agents, de leurs curateurs. Auprès des galeries de plus grande envergure qui voient passer chez moi des trajectoires qu'elles reprendront ensuite — et qui savent que j'aurai accompagné cela proprement. Pour une galerie de taille moyenne comme la mienne, qui se construit, c'est une force réelle. Je présente des émergents ou des artistes mi-carrière auxquels je crois, certains arrivent à franchir le step supérieur — et au moins, on saura qu'ils sont passés par JAGAL d'abord.
Croire
Quand on me demande quelle qualité je cherche en premier chez les artistes que je représente, je ne réponds pas la technique, ni la signature, ni le potentiel commercial. Je réponds la croyance : croire en ce qu'on fait, vouloir se développer, accepter de travailler avec les bonnes personnes au bon moment.
Tout le reste — la méthode de découverte, les critères de cohérence, les détails de l'engagement — se construit autour de cela. Une galerie n'est pas seulement un lieu de vente. C'est un endroit où l'on contribue, modestement, à des trajectoires. Chacun a sa pierre à l'édifice. Le mien, c'est de présenter ici des artistes auxquels je crois, dans les meilleures conditions possibles, et de leur laisser ensuite la liberté de leur envol.





