Le salon de JAGAL — Maison d'Art : un espace de vie chaleureux aux murs de pierre, avec canapé, table basse et une œuvre encadrée
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D'iDROOM à JAGAL : l'art de notre époque

Galeriste à Genève depuis bientôt dix ans, j'ai fermé iDROOM en 2025 pour ouvrir JAGAL Maison d'Art. Beaucoup ont vu un changement de cap. C'était plutôt une assomption.

Par Jérôme Ruffin

Le jour où je suis devenu galeriste

Je n'ai pas su tout de suite que je voulais devenir galeriste. Le jour où j'ai franchi ce pas sans le savoir, je croyais simplement décorer un mur.

C'était à l'hôtel que je dirigeais, il y a une dizaine d'années. Le grand hall d'entrée s'y prêtait bien. Les murs réclamaient quelque chose. J'accrochais déjà des œuvres au gré des rencontres : des connaissances, des artistes qui passaient et qui se présentaient en me disant je suis artiste, vous voulez voir ? J'étais ouvert. Patchwork, estampes de Miró prêtées par une galerie, des œuvres très différentes qui se succédaient au fil des mois. Ça donnait du caractère à l'hôtel. Mais je laissais venir.

Et puis un matin, j'ai eu envie d'autre chose.

Je me suis dit que j'avais pas mal d'œuvres à moi, dans ma collection privée, qui auraient leur place sur ces murs. J'ai sorti les JonOne. Je les ai accrochés.

« En me retrouvant avec les œuvres de JonOne qui étaient les miennes, que j'aimais, ça a donné tout de suite une atmosphère plus agréable. Et c'est de là que j'ai voulu continuer plus loin dans l'art que j'affectionne, et être plus pointu sur ce que je montrais. »

Ce jour-là, sans le formuler avec ces mots, j'étais devenu galeriste. Avant, je laissais venir ce qu'on me proposait. Après, j'ai choisi ce que je voulais montrer.

D'abord, collectionneur

Mon attirance pour l'art ne date pas de la galerie. Elle vient d'avant — des musées avec les parents, des expos avec les grands-parents, d'un goût qu'on porte sans se demander pourquoi on l'a. Vers la vingtaine, j'ai commencé à acheter. D'abord des petites choses. Puis des œuvres plus pointues, à mesure que mon œil se formait. Finalement ça fait une bonne vingtaine d'années que je collectionne.

L'art urbain est arrivé là, naturellement. Pas par stratégie de marché. Pas par calcul d'investissement.

« C'était l'art que j'aimais, avec lequel j'ai aussi grandi. C'était mon art de prédilection à la base. »

Le passage à l'exposition s'est fait par étapes. À l'hôtel, j'avais commencé à inviter des artistes pour créer des chambres, chacun la sienne, en parallèle d'une exposition dans le hall. C'est là que le déclic s'est fait. Présenter le travail d'un artiste, c'était déjà une forme de création. Choisir l'accrochage. Réfléchir à la mise en scène dans un environnement qui n'était pas un cube blanc neutre. Jouer avec les contraintes du lieu pour en faire des forces.

Quand les premiers visiteurs sont venus voir, j'y ai trouvé une satisfaction que je n'attendais pas.

C'est ça qui m'a fait passer du côté de la galerie. Pas une décision rationnelle qui se serait imposée. Un plaisir qui m'a entraîné.

Ce qu'iDROOM était déjà

Quand iDROOM s'est ouverte, le marché m'a rangé dans une case. Galerie d'art urbain, à Genève. C'était le mot du moment. C'était cohérent avec ce que je collectionnais. Je l'ai accepté.

Mais quelque chose ne collait pas. Je ne l'aurais pas formulé comme ça à l'époque — je le dis maintenant, avec le recul.

« Je n'ai jamais exposé du graffiti sur toile, pour finir. »

Les artistes que j'ai montrés à iDROOM ne venaient pas seulement de la rue brute. Ils avaient un atelier où ils travaillaient sérieusement. Un vrai travail d'élaboration sur la durée. Un univers personnel construit œuvre après œuvre. L'Atlas, Tank, Smash, Kuznetsov, Nils Jendri — tous des artistes qu'on retrouvait déjà dans des galeries d'art contemporain de plein droit, ailleurs en Europe.

Leurs techniques pouvaient venir de la bombe, du pochoir, de la culture urbaine. Mais ce qu'ils faisaient à l'atelier était autre chose. Une élaboration patiente. Un travail pensé. Une matière qu'on reprend de multiples fois avant d'en être satisfait.

À l'époque déjà, je le disais autrement : pour moi, c'était de l'art contemporain urbain.

Le mot « urbain » était une étiquette pratique. Elle faisait entrer le public. Elle correspondait à un marché en pleine expansion. À mon sens, elle n'était pas fausse à proprement parler. Mais elle ne disait pas tout. Et avec le temps, elle s'est mise à sonner de moins en moins juste à mon oreille.

Pourquoi le mot a fini par mentir

L'art urbain n'est pas mort. Il s'est replié sur une niche. Et cette niche s'est mise à produire des choses qui ressemblaient de moins en moins à mes goûts.

J'ai vu apparaître des skateboards Hermès retouchés à la bombe. Des sacs déclinés en objets décoratifs avec un logo. Des Mickey en trois couleurs sur toile. Le mot « street art » est devenu synonyme, dans une certaine partie du marché, de quelque chose de très décoratif. Très lisible. Très vendable. Ce n'est pas mauvais par essence. Mais ça ne reflète pas la profondeur du travail qui se cache derrière, et il n'y a pas vraiment de démarche d'artiste pour justifier le prix.

« Ces skateboards d'Hermès où ils ont décliné tout objet avec un logo, ça a porté préjudice au mouvement art urbain. Il y a des galeries qui ont misé là-dessus au détriment d'artistes qui avaient un vrai parcours dans leur art. »

« Tu colles un Mickey, tu fais trois couleurs de bombe et c'est du street art. »

Le problème n'est pas qu'on peigne des Mickey. Le problème, c'est qu'à force, le mot « urbain » en est venu à signifier ça en premier dans l'esprit du public. Pour un collectionneur sérieux, dire « je vais dans une galerie d'art urbain », c'était risquer de penser : je vais voir des sacs Hermès retouchés. Pas idéal quand on veut montrer des artistes qui passent des mois sur chaque toile.

J'ai gardé le même regard sur les artistes que je voulais défendre. C'est le mot « urbain » qui s'était mis à mentir sur ce que je faisais.

Ricardo Passaporte, l'incarnation

Pour dire ce que je cherche à montrer dans la galerie aujourd'hui, le plus simple est de prendre un nom. Ricardo Passaporte.

Il vient du Portugal. Adolescent, il faisait du graffiti. Pas une jeunesse de musée, une jeunesse de mur. Et puis il a fait les beaux-arts. Parce que comme il le dit lui-même, il n'y a pas d'école d'art urbain. Il a suivi un parcours académique complet. Et dès qu'il a commencé à exposer, il a été pris directement par des galeries d'art contemporain. Jamais catégorisé « urbain », malgré son passé. Pas une seule fois.

Aujourd'hui, son travail combine plusieurs techniques. Il utilise encore la bombe, qui est pour lui un outil parmi d'autres, pas une revendication identitaire. Mais aussi le fusain. L'acrylique. L'huile. Ce qu'il peint, c'est de l'art contemporain. Ce n'est plus du graffiti de rue, ce n'est plus du tag. Il est représenté par de très belles galeries en Europe. Et sa cote sur le marché suit cette reconnaissance.

Voilà, dans un seul parcours d'artiste, ce que je veux montrer ici.

« Pour moi, l'art de notre époque, c'est de l'art contemporain. »

Et je ne m'interdis rien. Passaporte vient du graffiti, et alors ? Nils Jendri, allemand, travaille à la bombe et son rendu est totalement abstrait, totalement conceptuel. Simon Berger casse du verre pour en faire des portraits. Manon Steyaert sculpte des volumes en silicone. Trois univers totalement différents. Ce qui les relie, c'est qu'il y a derrière chacun un vrai travail d'atelier. Une vraie démarche d'artiste. Pas une formule décorative répétée à l'identique.

Ce que je cherche aujourd'hui

Quand je rencontre un artiste, je n'ai pas vraiment changé ma méthode. Je regarde l'œuvre avant d'écouter le discours qui l'accompagne.

« Si le travail ne me plaît pas, j'aurai du mal à le présenter et à le soutenir. »

C'est l'œuvre qui me touche d'abord, pas le concept. L'univers de l'artiste doit me parler. Quelque chose dans la matière, dans le geste, dans le sujet doit accrocher mon regard. Sinon, même si le concept est brillant sur le papier, je ne serai pas le bon galeriste pour cet artiste. Autant le savoir tout de suite.

Ce qui a changé, c'est ce qui vient après. Je suis devenu plus exigeant sur la démarche, sur la pensée, sur la cohérence du parcours. Quand un artiste m'envoie un dossier aujourd'hui, je regarde tout. Le parcours académique. Les étapes. Les choix d'atelier. Je dis non plus souvent qu'avant. Pas parce que le travail proposé est moins bon. Parce que je sais mieux ce que je cherche.

À mes yeux, l'humain compte autant que l'œuvre dans ce métier. Une galerie, ce n'est pas vendre une œuvre une fois et passer à autre chose. C'est accompagner un artiste sur des années, sur plusieurs expositions, sur l'évolution de son travail. Il faut qu'on se fasse confiance dans les deux sens. Que l'artiste me confie un travail dans lequel il a mis quelque chose de lui. Et que moi, je sache lui rendre justice dans la manière dont je le présente.

Sans bon feeling entre nous, on n'avance pas.

Il y a une chose que je n'avais pas vue venir. En passant à l'art contemporain au sens large, j'ai vu de nouveaux visages pousser la porte de la galerie. Des étudiants en école d'art. Des conservateurs de musée. Des journalistes qui ne seraient jamais entrés à iDROOM. Le public est devenu plus éclectique dans ses curiosités, et plus connaisseur du milieu de l'art aussi. Pour les artistes que je présente, ça change tout. Un émergent qui expose chez JAGAL aujourd'hui est vu par des gens qui peuvent en parler ensuite. Qui pourront le citer. Qui pourront ouvrir des portes à sa carrière.

La maison

Il y a une raison à ce nom de Maison d'Art, plutôt que simplement Galerie.

« On l'a appelée Maison d'Art parce qu'on souhaite un lieu très qualitatif pour l'accueil autant que pour la présentation des œuvres. Un lieu détendu, étudié au moindre détail, où les gens se sentent bien. »

Quand vous entrez dans la galerie, il y a un salon où s'asseoir. Une cuisine pour le café. Deux étages organisés comme des pièces de vie d'une vraie maison. Pas de grand bureau à l'entrée prêt à bondir sur vous. Pas d'austérité de white cube qui intimide.

Ma sélection reste aussi exigeante qu'avant. Le regard que je porte sur les œuvres, toujours aussi pointu. C'est ça, pour moi, une Maison d'Art : la rigueur de ce que je choisis de montrer, et un vrai accueil dans le même lieu. Sans qu'on ait à choisir entre les deux.

Dans une maison, il y a la vie.

Et c'est tout ce que je veux dire à ceux qui hésitent à pousser la porte d'une galerie. Il ne faut pas avoir peur d'entrer. Déjà, c'est pour se faire plaisir avec les yeux.

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Adresse

JAGAL — Maison d'Art
2 rue du Vieux-Chêne
1224 Chêne-Bougeries
+41 78 913 14 35
contact@jagal.swiss

Horaires d'ouverture

Lundi : sur rendez-vous.
Du mardi au vendredi : 10h30–14h30 & 17h–19h.
Samedi : 11h–18h.
Sur rendez-vous en dehors de ces horaires.

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