Le jour où je suis devenu galeriste
Je n'ai pas vraiment su tout de suite que je voulais devenir galeriste. Le jour où ça s'est joué, je pensais simplement décorer un mur.
C'était à l'hôtel que je dirigeais, il y a une dizaine d'années. On avait un très grand hall d'entrée qui se prêtait bien à recevoir des œuvres ; j'accrochais, je renouvelais régulièrement, le hall vivait. Au début, c'était avec l'idée de présenter différents artistes — connaissances, rencontres, des gens qui venaient simplement frapper à la porte. J'étais ouvert. Patchwork, estampes de Miró prêtées par une autre galerie : on passait d'un univers à l'autre au fil des mois, et le lieu changeait d'atmosphère à chaque rotation.
Puis j'ai pris conscience que j'avais moi-même pas mal d'œuvres, dans ma collection privée, qui auraient leur place sur ces murs. Au départ, c'était simplement pour décorer le lobby. J'ai sorti les JonOne, je les ai accrochés.
« En me retrouvant avec les œuvres de JonOne qui étaient les miennes, que j'aimais, ça a donné tout de suite une atmosphère plus agréable. Et c'est de là que j'ai voulu continuer plus loin dans l'art que j'affectionne, et être plus pointu sur ce que je montrais. »
Ce jour-là, sans m'en rendre compte sur le moment, j'avais changé quelque chose dans ma manière de faire. Auparavant, je laissais venir ce qu'on me proposait. Désormais, je choisissais ce que je voulais montrer.
D'abord, collectionneur
Mon attirance pour l'art ne date pas de la galerie, elle vient d'avant. Les musées, les expositions avec les parents, les grands-parents : depuis tout petit, j'ai grandi avec ça. Vers vingt, vingt-cinq ans, j'ai commencé à acheter, modestement d'abord, puis avec un œil plus exigeant à mesure qu'il se formait. Ça fait maintenant une bonne vingtaine d'années que je collectionne.
L'art urbain, c'était l'art que j'aimais, avec lequel j'ai aussi grandi.
« C'était mon art de prédilection à la base. »
Tout est venu naturellement, pas par stratégie de marché ni par calcul d'investissement, simplement parce que c'était ce qui me parlait à ce moment-là.
Le passage à l'exposition s'est fait par étapes, en parallèle de l'hôtellerie. L'idée d'inviter des artistes à créer des chambres — chacun la sienne, avec une exposition parallèle dans le hall — a été le vrai déclic. Présenter le travail d'un artiste, je l'ai vite compris, c'est déjà une forme de création : imaginer une mise en scène, étudier un accrochage cohérent dans un environnement qui n'était pas un white cube neutre, jouer avec les contraintes du lieu. Quand les premiers visiteurs sont venus, le public a été au rendez-vous, et c'était très satisfaisant de commencer ainsi.
Pour finir, c'est ce plaisir d'organiser et de présenter qui m'a fait basculer du côté de la galerie. Pas une décision rationnelle qui se serait imposée, plutôt un goût qui m'a entraîné.
Ce qu'iDROOM était déjà
Quand iDROOM s'est ouverte, on m'a rangé dans une case : galerie d'art urbain à Genève, à l'époque où l'art urbain remplissait les murs et les ventes. C'était le mot du moment, c'était cohérent avec ce que je collectionnais à titre personnel, donc je l'ai accepté. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que cette étiquette ne correspondait pas tout à fait à ce que je faisais. Je ne l'aurais pas formulé ainsi à l'époque ; je le dis maintenant, avec le recul.
« Je n'ai jamais exposé du graffiti sur toile, pour finir. »
Les artistes que j'ai montrés à iDROOM ne venaient pas seulement de la rue brute. Ils avaient tous un atelier où ils travaillaient sérieusement, un vrai travail d'élaboration sur la durée, un univers personnel construit œuvre après œuvre. Des artistes comme L'Atlas, Tank, Smash, Kuznetsov, Nils Jendri, qu'on retrouvait déjà ailleurs en Europe dans des galeries d'art contemporain. Leurs techniques pouvaient venir de la bombe, du pochoir, de la culture urbaine, mais ce qu'ils faisaient à l'atelier était autre chose : une élaboration patiente, un travail pensé, une matière qu'on reprend de multiples fois avant d'en être satisfait.
D'ailleurs, à l'époque déjà, je le disais autrement : pour moi, c'était de l'art contemporain urbain.
Le mot « urbain » était une étiquette pratique. Elle faisait entrer le public, elle correspondait à un marché en pleine expansion, elle n'était pas fausse à proprement parler. Mais elle ne disait pas tout. Et avec le temps, elle s'est mise à dire de moins en moins juste.
Pourquoi le mot a fini par mentir
L'art urbain n'est pas mort, mais il s'est replié sur une niche, et cette niche s'est mise à produire des choses qui ressemblaient de moins en moins à ce que je voulais montrer. On a vu apparaître des skateboards Hermès retouchés à la bombe, des sacs déclinés en objets décoratifs avec un logo, des Mickey en trois couleurs sur toile. Le mot « street art » est devenu synonyme, dans une certaine partie du marché, de quelque chose de très décoratif, très lisible, très vendable. Ce n'est pas mauvais par essence, mais ça ne reflète pas la profondeur du travail qui se cache derrière, et il n'y a pas vraiment de démarche d'artiste pour justifier le prix.
« Ces skateboards d'Hermès où ils ont décliné tout objet avec un logo, ça a porté préjudice au mouvement art urbain. Il y a des galeries qui ont misé là-dessus au détriment d'artistes qui avaient un vrai parcours dans leur art. »
« Tu colles un Mickey, tu fais trois couleurs de bombe et c'est du street art. »
Pour finir, le problème n'est pas qu'on peigne des Mickey. C'est qu'à force, le mot « urbain » en est venu à signifier cela en premier dans l'esprit du public. Un collectionneur sérieux qui pousse la porte d'une galerie d'art urbain peut craindre d'y trouver d'abord des sacs Hermès retouchés, et c'est dommageable quand on veut défendre des artistes qui passent des mois sur chaque toile.
J'ai gardé le même regard sur les artistes que je voulais défendre. C'est plutôt le mot « urbain » qui s'était mis à dire autre chose que ce que je faisais.
Ricardo Passaporte, l'incarnation
Pour dire ce que je cherche à montrer dans la galerie aujourd'hui, le plus simple est de prendre un nom : Ricardo Passaporte. C'est un artiste qui incarne assez bien la direction que je suis.
Il vient du Portugal. Adolescent, il faisait du graffiti, un parcours qui pourrait l'inscrire dans la case « art urbain ». Il a ensuite fait les beaux-arts, parce que comme il le dit lui-même, il n'y a pas d'école d'art urbain. Il a suivi un parcours académique complet, et dès qu'il a commencé à exposer, il a été pris directement par des galeries d'art contemporain. Jamais catégorisé « urbain » malgré son passé, pas une seule fois.
Aujourd'hui, son travail combine plusieurs techniques. Il utilise encore la bombe, qui est pour lui un outil parmi d'autres, pas une revendication identitaire, mais aussi le fusain, l'acrylique, l'huile. Son art est contemporain dans son rendu : ce n'est plus du graffiti de rue, ce n'est plus du tag. Il est représenté par de très belles galeries en Europe, déjà à un niveau bien coté, et sa cote sur le marché suit naturellement cette reconnaissance.
C'est, en un seul parcours d'artiste, ce que je veux montrer ici.
« Pour moi, l'art de notre époque, c'est de l'art contemporain. »
Et je ne m'interdis rien. Passaporte vient du graffiti. Nils Jendri, allemand, travaille à la bombe et son rendu est totalement abstrait, totalement conceptuel : la technique est urbaine, mais le résultat est résolument contemporain. Simon Berger casse du verre pour en faire des portraits. Manon Steyaert sculpte des volumes en silicone. Trois univers totalement différents. Ce qui les relie, c'est qu'il y a derrière chacun un vrai travail d'atelier, une vraie démarche d'artiste — pas une formule décorative répétée à l'identique.
Ce que je cherche aujourd'hui
Quand je rencontre un artiste, ma méthode n'a pas vraiment changé sur l'essentiel. Je regarde l'œuvre avant d'écouter le discours qui l'accompagne — c'est elle qui me touche d'abord, son univers, ce que propose l'artiste, le plaisir qu'elle donne à l'œil.
« Si le travail ne me plaît pas, j'aurai du mal à le présenter et à le soutenir. »
Pour moi, c'est assez primordial d'être moi-même touché en premier lieu. Parce que sinon, même si le concept est brillant sur le papier, je ne serai pas le bon galeriste pour cet artiste. Quelque chose dans la matière, dans le geste, dans le sujet doit accrocher mon regard. Sans cela, autant le voir d'emblée : la collaboration ne tiendra pas.
Ce qui a changé avec le temps, c'est plutôt ce qui vient après ce premier regard. Je suis devenu un peu plus pointu sur la démarche de l'artiste, sa pensée, sa réflexion sur son œuvre, la cohérence de son parcours. Quand un artiste m'envoie un dossier aujourd'hui, je regarde tout — le parcours académique, les étapes, les choix d'atelier. Je dis non plus souvent qu'avant, mais pas parce que le travail proposé est moins bon, simplement parce que je sais mieux ce que je cherche.
L'humain compte autant que l'œuvre, et c'est vraiment au centre du projet. Une galerie, ce n'est pas vendre une œuvre une fois et passer à autre chose, c'est accompagner un artiste sur des années, sur plusieurs expositions, sur l'évolution de son travail. Il faut qu'on se fasse confiance dans les deux sens. Que l'artiste me confie un travail dans lequel il a mis quelque chose de lui ; et que moi, je sache lui rendre justice dans la manière dont je le présente. Sans entente réelle, on n'avance pas.
Il y a aussi une chose que je n'avais pas vraiment vue venir. En passant à l'art contemporain au sens large, j'ai vu de nouveaux visages pousser la porte de la galerie — des étudiants en école d'art, des conservateurs de musée, des journalistes qui ne seraient jamais entrés à iDROOM. J'ai maintenant un public peut-être un peu plus éclectique, mais surtout plus connaisseur du monde de l'art, et pour les artistes que je présente, cela change tout. Un émergent qui expose chez JAGAL aujourd'hui est vu par des gens qui peuvent en parler ensuite, qui pourront le citer, qui pourront ouvrir des portes à sa carrière.
La maison
Il y a une raison à ce nom de Maison d'Art, plutôt que simplement Galerie.
« On l'a appelée Maison d'Art parce qu'on souhaite un lieu très qualitatif pour l'accueil autant que pour la présentation des œuvres. Un lieu détendu, étudié au moindre détail, où les gens se sentent bien. »
Ça reste une galerie d'art, mais avec une âme, et une structure sur deux étages qui la rend plus vivante qu'une galerie classique. Quand vous entrez, il y a un salon pour s'asseoir, une petite cuisine pour boire un café, des espaces organisés comme les pièces de vie d'une vraie maison. Pas de comptoir d'accueil imposant à l'entrée pour intercepter le visiteur, pas l'austérité d'un white cube qui intimide. Dans une maison, il y a la vie.
Ma sélection reste aussi exigeante qu'avant. Le regard que je porte sur les œuvres est toujours aussi pointu. C'est cela, pour moi, une Maison d'Art : la rigueur de ce que je choisis de montrer et un vrai accueil dans le même lieu, sans qu'on ait à choisir entre les deux.
À ceux qui hésitent à pousser la porte d'une galerie, j'aurais surtout envie de dire ceci : il ne faut pas avoir peur d'entrer. C'est d'abord pour le plaisir des yeux, pour voir de l'art, pour passer un bon moment de découverte.





