Un atelier d'artiste baigné de lumière où cohabitent céramiques sur un établi, sculpture en bois sur un tabouret, toiles abstraites et châssis contre le mur
Conversation8 min de lecture

Pourquoi les frontières entre genres artistiques n'intéressent plus les artistes

Peintre, sculpteur, dessinateur, designer : les cases dans lesquelles on rangeait les artistes tiennent de moins en moins. Dans les ateliers que je visite, dans les expositions que je monte, quelque chose s'est desserré. Voici ce que je vois, et ce que cela dit de notre époque.

Par Jérôme Ruffin

Ce que je vois dans les ateliers

Quand on entre dans un atelier d'artiste, ce qui frappe d'abord n'est pas ce qui est fini, c'est ce qui est en train de se faire. Des œuvres en cours contre les murs, des projets posés sur des tables, du matériel de plusieurs natures qui cohabite, des outils que l'on ne s'attendrait pas forcément à trouver ensemble. L'atelier reste rempli d'idées, de projets, de supports. C'est un grand bazar d'idées.

Ce qui a changé, ou ce qui se voit peut-être davantage désormais, c'est la pluralité des médiums qu'un même artiste manipule dans le même lieu. À Genève, on a la chance d'avoir un tissu d'ateliers assez dense, souvent collectifs, où plusieurs pratiques cohabitent. Le Vélodrome à la Jonction, les ateliers de l'Usine, ou encore certains bâtiments prêtés par la ville où l'on entend, en passant les portes, des cours de théâtre et d'autres formes de création qui se pratiquent en parallèle, disent quelque chose de la manière dont Genève accompagne la création. Ces lieux dédiés, mis à disposition dans la durée, offrent aux artistes un espace pour expérimenter, changer de médium, essayer autre chose, sans avoir à louer trois ateliers différents pour trois pratiques.

Les quatre artistes que j'ai réunis dans l'exposition collective Quadrille illustrent bien cette variété de supports. Stéphanie Loo-Ng, de formation ingénieure, travaille la toile avec une matière très épaisse, presque bitumeuse, qui a quelque chose du béton et donne à ses œuvres une texture urbaine reconnaissable. Andreas Fischbach navigue entre la toile hyperréaliste, avec par exemple des paysages tropicaux traversés par un immeuble de grand ensemble qui se fond dans la brume, et le plexiglas rétroéclairé où il joue avec les codes publicitaires en glissant des messages plus critiques. Harold Bouvard reste sur le bois, mais il l'associe au cuir et au tissu pour créer des installations et des sculptures qui vivent avec l'environnement. Hayan Kam Nakache dessine dans une veine surréaliste et travaille beaucoup à partir d'objets de récupération, du bois trouvé, de la moquette, du plastique qu'il détourne pour construire ses personnages.

Chez Gautier Hardy, que j'ai présenté avec l'exposition Kids Garden, la même logique s'est mise en place au fil de l'exposition. Il travaille la toile, le plexiglas, le bois, et en fin d'exposition, on a pu montrer ses premières céramiques, sorties de son atelier au moment où il les finissait. Chez Hadrien Dussoix, c'est encore autre chose : la toile côtoie le mobilier retravaillé, la marqueterie, les tissus, les sièges d'époque qu'il tapisse à sa manière et qui deviennent des œuvres à part entière.

L'envie plutôt que la pression

Pourquoi les artistes contemporains explorent-ils autant de médiums différents ? À mon avis, ce n'est pas une pression du marché, ni une stratégie de positionnement. C'est une envie qu'ils ont d'explorer d'autres médiums, d'autres façons de créer.

« C'est de l'envie, c'est de la découverte, c'est du désir de créer. »

Un artiste qui s'exprime bien sur toile ne va pas se mettre soudainement à faire des sculptures en bois parce que ce serait porteur. Il va y aller parce que quelque chose l'appelle, parce qu'une technique lui donne envie, parce qu'il veut voir ce qu'un autre support peut faire ressortir de son univers. C'est une recherche constante de nouveautés, pas un calcul. Les nouveaux matériaux qui apparaissent avec l'époque, comme le plexiglas rétroéclairé ou certaines techniques mixtes, ouvrent aussi des possibilités que l'on n'avait pas il y a quelques décennies. Les artistes s'en saisissent quand cela sert leur travail.

Une chose est primordiale pour que cette exploration fonctionne : l'artiste doit d'abord maîtriser ce qu'il fait à la base. Un peintre qui explore la sculpture doit continuer à maîtriser sa peinture, sinon il se disperse et on ne comprend plus vraiment où il veut en venir. Ce que je cherche chez un artiste, c'est une signature reconnaissable, quel que soit le médium sur lequel il travaille. Le bois, la toile, la céramique, le plexiglas : ce sont des supports, pas des identités. L'identité, c'est l'univers de l'artiste, sa démarche, sa façon de travailler.

« On garde un ADN de l'artiste, et c'est ça qui est important. »

Un exemple qui me paraît parlant, c'est Daniel Arsham. Il s'est fait connaître par ses sculptures, ces Future Relics où il prenait de vieux bustes grecs ou des objets contemporains comme un Game Boy et les traitait comme s'ils étaient fossilisés, avec des cristaux à l'intérieur. C'est ce qui a construit sa notoriété. Depuis quelques années, il fait aussi beaucoup de tableaux, de grands paysages, des scènes de grottes où l'on retrouve, en fond, un buste grec dessiné ou peint. Il avait une formation de peintre à la base, et il l'a réactivée. L'univers est le même, les mêmes obsessions autour de l'archéologie, de la fossilisation, de la mémoire d'une époque. Seul le support change. C'est cela, à mon avis, une bonne évolution : un artiste qui décline sa démarche sur d'autres médiums sans s'y perdre.

Un collectionneur qui aime le travail sur toile d'un artiste va souvent s'intéresser, dans un deuxième temps, à ses œuvres sur d'autres supports. Parce qu'il est déjà entré dans l'univers, il reconnaît la touche, il retrouve ce qu'il aime dans une céramique, une sculpture, un objet. C'est cet univers qui fait le lien, pas le médium.

Faire dialoguer plutôt que cloisonner

Ce qui change concrètement dans mon métier, c'est la manière de monter les expositions. Quand plusieurs artistes travaillent avec des médiums différents, ou quand un même artiste passe de la toile à la céramique dans la même exposition, la question n'est plus de les regrouper par technique. Elle est de les faire dialoguer.

Dans une exposition collective comme Quadrille, je ne cloisonne pas un coin bois, un coin toile, un coin sculpture. Je mélange, je cherche des atmosphères qui relient une œuvre en céramique à une toile, une sculpture à un dessin. C'est là que se joue le travail d'accrochage : trouver ce qui fait communiquer des univers différents, laisser au visiteur la surprise de passer d'un support à l'autre au fil de la visite.

Le format de JAGAL, comme Maison d'Art plutôt que comme white cube, se prête particulièrement bien à ce type d'accrochage. Une chaise retravaillée par Hadrien Dussoix peut vivre dans le salon, où elle est présentée et où elle sert en même temps de mobilier réel. L'objet cesse d'être une pièce d'exposition isolée pour devenir un élément immergé dans un environnement, ce qui correspond mieux à sa nature. Une œuvre d'art qui est aussi un objet du quotidien trouve dans une maison une place plus juste qu'entre deux murs blancs.

Il y a alors la question qui revient souvent, et que les visiteurs posent parfois : est-ce que c'est du design ou de l'art ? Pour moi, il n'y a pas de frontière étanche. Un designer qui crée une forme, qui la travaille, qui y inscrit une démarche, c'est un artiste. Un artiste qui détourne un objet du quotidien pour lui donner une autre dimension, c'est un artiste aussi. Ce qui compte, c'est la démarche derrière l'objet, l'univers qu'il retranscrit, la signature qu'il porte. Le reste appartient au vocabulaire du marché, qui aime bien ranger les choses dans des cases pour savoir à quel rayon les vendre.

L'art de notre époque

Et c'est justement là que se joue quelque chose de plus large. Ces cases dans lesquelles on range les artistes, ces frontières entre peinture et sculpture, entre art et design, entre urbain et contemporain, elles ont eu leur utilité pour un temps. Elles ont accompagné des marchés, elles ont structuré des ventes, elles ont aidé le public à se repérer. Mais elles ne correspondent plus vraiment à la manière dont les artistes travaillent aujourd'hui.

« Je ne suis pas pour rentrer dans les cases. »

Cette évolution ne se joue d'ailleurs pas seulement dans l'art. Elle traverse d'autres champs de la création. Dans le design, on assemble aujourd'hui le bois, la pierre, le plexiglas, le carbone dans des objets qui n'auraient pas été imaginés il y a trente ans. Dans la mode, le tissu côtoie le cuir, parfois des matières plus surprenantes qui font parler d'elles. Il y a un mouvement culturel plus large à l'œuvre, une envie d'aller chercher la nouveauté, de mélanger, d'expérimenter, tout en gardant des bases solides. On ne va pas enlever le tissu de la mode, ni la toile de la peinture, ni le bois d'une belle chaise. Les fondations restent, mais la manière de s'y appuyer se déplace.

Depuis mes débuts de galeriste, l'idée qui m'a suivi, c'est de casser ces barrières, ou du moins de ne pas s'y enfermer. Un artiste doit être reconnu pour ce qu'il fait, avec son univers, sa démarche, ses expérimentations, quel que soit le médium sur lequel il travaille au moment où on le rencontre. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, ni qu'il n'y a plus de rigueur à demander à un travail. Cela veut dire que la rigueur se juge sur la cohérence de l'univers de l'artiste, pas sur son appartenance à une catégorie.

« L'art contemporain, c'est l'art de notre époque. »

Il faut une grande case, pour reprendre l'image, et pouvoir ouvrir les yeux sur chacun sans préjugés. C'est la conviction qui traverse ce que je présente à la galerie, et c'est ce que Quadrille, en réunissant quatre artistes qui travaillent chacun avec des matières et des supports différents, donne à voir.

Partager

Articles liés